Créer les conditions du possible

Par Eric GROSLIER

Sans aucun doute, les premières années d’une vie influent la manière d’appréhender son futur. En ce sens une inégalité existe mais elle n’est en aucun cas prédéterminée ou définitive. Se donner la liberté de croire « QUE TOUT EST POSSIBLE » créée les conditions du POSSIBLE. 

Cet état d’esprit est déterminant. Se lever le matin, l’esprit curieux, sans être influencé par le temps qu’il fait, l’ambiance ou le contexte morose du moment, transcende la capacité à progresser, à créer, à produire de la valeur intellectuelle, culturelle, sociale, économique ; aussi infime soit elle.  Je dirai que l’état d’esprit moteur d’un individu, c’est de croire en la vie, absolument, férocement ! C’est son seul patrimoine, Tout le reste est aléatoire. 

Au-delà des performances individuelles, les rencontres de la vie professionnelle ont été le moteur de mes choix. Je pourrai parler de mentor, de guide, je préfère parler de manager dans son sens le plus abouti, celui qui fait grandir les autres. Ces véritables managers, au profil et caractère très différent, femme ou homme,  disposent d’un état d’esprit commun. Ils s’intéressent à la personne pour ce qu’elle est, ce qu’elle produit mais surtout ce qu’elle est capable de devenir. Et ce « tu en es capable » a servi mes 40 années d’expériences, mes choix, mon management. Je les en remercie très chaleureusement. Au diable les pseudo-managers par la peur, ceux-là trop nombreux ne sont pas !

Pour moi l’ état d’esprit est porté par une constante… faîte d’envie, de progrès, de curiosité,  d’assertivité. En revanche les savoir être et faire associés nécessitent une permanente agilité, une nécessaire adaptabilité à l’environnement, emprunts d’audace, d’humilité, de pugnacité, de résilience. Parfois, leader, parfois challenger, parfois looser mais toujours avec envie, confiance et détermination !

A ce titre deux expériences m’ont particulièrement marquées. Celles de directeur des risques et engagements dans une caisse régionale d’un groupe mutualiste et celle de directeur du marché des professionnels du groupe Caisses d’Epargne.

La première est tout ce que je pensais ne pas être capable. Promu comme directeur d’une superbe région commerciale à la suite d’un rude assessment, mon horizon a basculé en 48h ,suite à différentes péripéties de cette entreprise, vers la prise de fonction comme… directeur des risques et engagements ; cerné par un audit de la commission bancaire et un directoire fragilisé par la situation. 

Mon objectif n’était plus, rien de mes acquis en termes de relations client, management commercial, gestion d’un business unit ne me préparait à réussir à ce poste imposé plus que proposé ! Mon profil de distributeur heurtait la centaine de collaborateurs de siège ; experts, forts syndiqués et en poste depuis plus de …15 ans en moyenne. D’autant que le récent audit de la commission bancaire mettait à mal,  non pas leur intégrité mais simplement le total non-respect d’une directive CRBF 97-02 en vigueur depuis 3 ans sur la maitrise des risques !! Ils ne le savaient même pas et mon prédécesseur avait bien entendu pris la porte ! 

Et pourtant, je l’ai fait. Non, nous l’avons fait ! personnellement accepter la remise en question,  voir le fait comme une opportunité, ne pas renoncer face à cette difficulté, raisonner challenger. Devant ce mur, ma chance, ou force à été de croire absolument en la capacité de changement des équipes, de construire avec eux leur futur, d’obtenir l’aval des partenaires sociaux et de bâtir l’organisation avec eux en réduisant pourtant de moitié les postes de management. Six mois après un nouvel audit confirmait le bien-fondé de la structure et m’ont permis de vivre une expérience humaine magnifique durant encore deux ans.

Les rêves d’évolution se construisent doucement, Je suis convaincu qu’il y a un espace-temps où les planètes s’alignent, où c’est le bon moment au bon endroit.  Après de beaux résultats comme directeur commercial, je me sentais prêt à un grand défi, mais lequel ? Mon origine rural…frugal ne me projetait pas nécessairement vers des fonctions nationales. 

C’est pourtant ce qu’il est advenu au début des années 2000 avec l’appel du pied d’une grande dirigeante de la place bancaire,  me proposant de relancer le marché des professionnels des Caisses d’épargne, moribond, en perte et peu intégré dans le quotidien des agences. C’est cette seconde expérience business mais aussi politique que je vous partage.

Prise de fonction ; remarquablement encouragée par ma directrice qui me dit « soit toi-même, c’est pour cela que je t’ai choisi » en me poussant dans le bureau du numéro 2 de l’époque aujourd’hui PDG d’un des plus grands groupes français. Yeux scrutateurs mais plein de bienveillance, voici sur son bureau l’analyse faite par un très grand cabinet de la place… « le marché des professionnels, un marché à risque, très concurrencé, peu porteur de contribution au PNB » !! Glup’s, avaler son chapeau, partir en courant, que faire dans cette galère !!

« Mr Groslier qu’en pensez-vous ? vous avez 48h pour me présenter un projet pour ce marché ! »

Deux éléments m’ont convaincu dans ce moment, le regard confiant porté sur moi, et la conviction que tout n’avait pas été fait alors que les fondamentaux présentaient un réel potentiel. 

Deux jours plus tard, j’ai présenté mon projet RBE au Directoire ; une élite de banquiers, soutenu du regard par la confiance de ma directrice mais rendu très fébrile par la présence d’un représentant de ce grand cabinet. 

« Bien entendu, me dit le président il est essentiel de retrouver du Résultat Brut d’Exploitation (RBE) pour le marché des professionnels, c’est bien le sens de votre titre »

«  Je me vois encore répondre, pas tout à fait monsieur le président en passant au slide 2 »

Adaptabilité, conviction et audace, le second slide parlait de RBE : une démarche Rustique, Basique, Efficace dont chaque élément était décliné en s’appuyant sur les leviers ad ’hoc et des engagements ubuesques et pourtant réalisés 5 ans après. Voir les yeux dépités du consultant lorsque le directeur général me dit OK, pour construire l’équipe, étayer mon plan d’actions et engager l’animation des 28 Caisses régionales…un moment de grâce !! Oui on peut bousculer les analyses, les partis-pris, les faits établis en portant en soi une conviction intime,  en donnant un sens au but, en le rendant accessible à des équipes plurielles dans les profils mais dont votre sincérité fédère en eux une volonté quasiment indestructible.

 J’ai repris mon chemin, 7 ans plus tard,  vers un très beau groupe d’assurances, bâtir d’autres rêves en laissant le marché des professionnels fort de 220 000 clients, 400 M€ de PNB et une contribution de plus de 50% à la croissance du PNB du retail banking.

Ma conviction c’est que nous disposons tous d’un espace -temps idéal, encore faut-il le stimuler ou s’en offrir la disponibilité et l’état d’esprit adapté. Carol Dweck, universitaire américaine (Les états d’esprit – la psychologie de la réussite) classe en deux simples catégories les individus d’un groupe. Ceux qui disposent d’une mentalité de croissance et ceux à la mentalité fixe. La mentalité de croissance induit une capacité de progrès de l’individu alors que la mentalité fixe exprime des capacités innées. Dweck soutient que la mentalité de croissance « permettra à une personne de vivre une vie moins stressante et plus réussie». Ayant vécu en famille il y a cinq ans un tsunami, J’adhère totalement à ce propos, les personnes animées d’un esprit de progrès sont plus aptes à surmonter les écueils de la vie privée ou professionnelle. Ils ne mettent jamais les deux genoux à terre…sauf pour planter un arbre !